Pourquoi la grève du sexe dérange ?


Clarisse Luiz 15 mai 2019

La grève du sexe, moyen de résistance passif, a toujours existé. Ce qui gratte un peu nos convictions féministes ! On vous explique pourquoi…

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Aux États-Unis, l’avortement, normalement considéré comme un droit constitutionnel est de plus en plus contesté. Dans l’État de Géorgie, une nouvelle loi a été signée : avorter après six semaines de grossesse deviendrait illégal à compter du 1er janvier prochain. Une loi aux conséquences désastreuses puisqu’à cette période peu de femmes savent déjà qu’elles sont enceintes. Elles seront donc dans l’obligation de mener leur grossesse à terme si elles ne veulent pas risquer la prison, dont la peine peut s’étendre jusqu’à la fin de vie.

Scandalisée, l’actrice américaine Alyssa Milano a appelé à une grève du sexe pour défendre le droit à l’avortement et lutter contre cette mesure, la législation anti-avortement la plus extrême du pays. Depuis, l’actrice est sous le feu de critiques dans le monde entier, en particulier féministe.

Mais pourquoi une grève du sexe dérange tant ?

Les grèves du sexe étonnamment efficaces

L’idée d’Alyssa Milano n’est pas totalement folle. Tout au long de l’histoire, les femmes ont refusé d’avoir des rapports sexuels pour protester contre les injustices sociales et réclamer des changements politiques. Cette stratégie s’est révélée plutôt efficace puisque bon nombre de ces grèves ont porté leurs fruits.

La première grève du sexe vient de la célèbre pièce grecque Lysistrata dans laquelle les femmes d’une cité s’unissent pour mettre fin à la guerre du Péloponnèse. Bien que fictive, la pièce a ouvert la voie à des évènements réels, et depuis les grèves de sexe reviennent régulièrement.

Au Libéria en 2003, par exemple. Un vaste mouvement féminin qui combinait jeûne, prières et grève du sexe, avait contribué à mettre fin à la deuxième guerre civile du pays. Son instigatrice, la travailleuse sociale Leymah Gbowee, a été récompensée par le prix Nobel de la Paix en 2011.

En 2006, les femmes de la ville de Pereira en Colombie ont organisé la « grève des jambes croisées » pour mettre fin à la violence des gangs. Si on ne sait pas exactement combien de temps la grève a duré, les résultats sont très clairs : le taux d’homicide de la ville a chuté de 26,5%. C’était la baisse la plus forte enregistrée en Colombie.

Revenons en Afrique ; trois ans plus tard, c’est au Kenya où le Premier ministre et le président refusaient de se parler, que les femmes ont agi. Pendant plusieurs mois, ce silence radio a menacé le pays et les Kenyanes ont craint pour leur sécurité. Pour protester, elles ont tenu une grève sexuelle à laquelle les épouses des politiciens et les travailleuses du sexe auraient également participé. La grève a duré toute une semaine et a pris fin lorsque les deux dirigeants ont finalement accepté de communiquer.

Ces grèves du sexe réussies ne sont quelques-unes parmi tant d’autres. Elles sont toutes répertoriées dans la . Il n’est donc pas étonnant qu’Alyssa Milano, inspirée des évènements précédents pense que ce soit la solution. Alors pourquoi l’appel à une grève sexuelle est-il aussi critiqué ? Et pourquoi semble-t-il improbable, surtout dans le contexte sexuel actuel ?

Une initiative incomprise

Cet appel à une protestation intime a suscité de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux, où la majorité des internautes semblent s’accorder : non seulement les femmes ne devraient pas avoir à recourir à leur sexualité pour obtenir ce qu’elles veulent, mais se priver des plaisirs physiques serait une punition pour elles, et pas pour les hommes.

Marlène Schiappa, la Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes a réagi sur son compte Instagram : « Le sexe n’est pas un service que l’on rend à quelqu’un », a-t-elle écrit. « Faire la grève du sexe, c’est aussi se priver soi-même. Menacer de grève du sexe en réaction aux régressions du droit à l’IVG, c’est comme nous punir nous-même une deuxième fois. »

Malheureusement, comme bon nombre d’internautes, notre secrétaire d’État a associé -à tort- grève du sexe et plaisir sexuel. Dans son appel à la grève du sexe, Alyssa Milano avait pourtant écrit : « Tant que nous les femmes, n’aurons pas le droit de disposer de nos corps, nous ne pouvons pas prendre le risque de tomber enceinte.« Elle considère le sexe pour son aspect purement reproductif et non pas pour son côté récréatif. Elle sous-entend que le meilleur moyen de ne pas tomber enceinte serait tout simplement l’abstinence surtout dans le contexte actuel.

Sans surprise, les conservateurs et les partisans du mouvements anti-IVG soutiennent la grève du sexe, mais pas pour les mêmes raisons que l’actrice. Eux considèrent l’abstinence comme moyen de contraception, comparée à Alyssa Milano qui la voit avant comme un moyen de militer et faire pression sur le gouvernement.

La sexualité comme monnaie d’échange

Les propos d’Alyssa Milano peuvent nous rappeler nos guerres personnelles de ménage, quand le sexe devient un moyen d’avoir la paix ou au contraire de marquer son mécontentement. Une sexualité qui aurait aussi une dimension sociale, au-delà d’être un moyen de reproduction ou une simple récréation comme une autre.

Problème : pour notre génération post #MeToo, utiliser le sexe comme monnaie d’échange est inconcevable et anti-féministe. Admettre, et utiliser le sexe des femmes comme outil de marchandage reviendrait à avouer que hommes et femmes ne vivent pas le sexe de la même manière.

Ce qui semble être un impératif pour les homme est plus de l’ordre du dispensable pour les femmes. Et Alyssa Milano, par son tweet, lance alors une boule de bowling dans la bienpensance féministe : ce sont les femmes qui ont le pouvoir ultime de la reproduction. Alors, pourquoi ne pas leur laisser le droit d’avorter librement ?

Le sexe faible n’est pas celui que vous croyez….

Et si on arrêtait tout ?

Si les femmes veulent se faire entendre et valoir leur droit, ce n’est peut-être pas qu’une grève du sexe qu’il faut faire : mais bien une grève tout court.

Pourquoi ne pas s’inspirer des Islandaises et du « long vendredi » qui a véritablement handicapé tout le pays. Le 24 octobre 1975, pour revendiquer leur droit à un salaire égal à celui des hommes, les Islandaises ont décidé de faire grève : plus de travail et c’était aux pères de s’occuper des enfants. Ce jour là, les usines de poisson, les journaux, les écoles et les théâtres, où la majorité des employées étaient des femmes, ont fermé. Les saucisses, plat visiblement le plus à la portée des hommes étaient en rupture de stock puisque c’était à eux de cuisiner. Une vraie apocalypse semble-t-il. Un an plus tard, une loi a été adoptée pour assurer l’égalité de rémunération entre hommes et femmes, et cinq ans plus tard, la toute première femme présidente élue démocratiquement au monde était Islandaise.

Dans ce petit pays de 350 000 habitants, une telle initiative est en effet plus réalisable alors qu’ici l’idée d’une telle solidarité entre femmes ressemblerait presque à de la science-fiction. Pourtant, c’est l’exemple même que l’cmsforever.ru fait la force.

C’est pourquoi, une grève féminine au sens large est plus inclusive qu’une grève du sexe. L’appel d’Alyssa Milano ne concerne en effet que les femmes cisgenres en couples hétérosexuels.
Une grève « de la femme » aurait le mérite de concerner toutes les femmes qui luttent pour leur droit, et pas seulement le droit à l’avortement.

(Photo à la une : Getty Images)

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