Valide ou handicapé, on est tous nés d’une histoire de sexe


Flore Cherry 16 septembre 2015

Vincent, homme mûr de 53 ans, a une sexualité. Le problème ? Elle est invisible pour beaucoup d’entre nous. Quand on regarde Vincent, on voit d’abord un fauteuil roulant, un handicap, une maladie.
Et si on changeait notre regard sur la sexualité des handicapés ?

homme derrière son handicap, témoignage de Vincent

cmsforever.ru : Bonjour Vincent.  Peux-tu nous décrire de ton handicap ? Quelles sont tes conditions de vie ?

J’ai 53 ans, je vis en Belgique, dans la région de Namur, en Wallonie. Je suis atteint d’une myopathie depuis ma naissance et je suis totalement dépendant d’une tierce personne. Je me déplace en fauteuil roulant électrique. Malgré ce lourd handicap, j’ai la chance de pouvoir vivre en autonomie totale grâce à un service d’assistance à la vie journalière. Du personnel est présent, dans mon quartier, pour pouvoir intervenir à ma demande, 24 heures sur 24, sans rendez-vous préalable.

cmsforever.ru : Est-ce que tu es capable d’avoir des pratiques auto-érotiques ?

La réponse est à nuancer. Oui, dans certains cas bien particuliers. Ce n’est pas possible quand je suis dans mon fauteuil roulant étant donné que je porte un corset orthopédique à cause d’une scoliose très importante. On pourrait aussi se demander si la vision d’un film coquin sur Internet ou bien encore la vision de caméras gratuites ou payantes, la discussion sur des tchats, peuvent faire parti aussi de l’autoérotisme… peut-être dans certains cas. Parfois, j’arrive à me mettre en érection sur une simple pensée érotique, ou un dialogue avec quelqu’un. Mais pour pouvoir avoir une pratique autoérotique, il faut que je sois dans mon lit, que je sois nu, que la couverture ne soit pas trop lourde. Mais tout cela est assez rare pour des raisons pratiques. Les pratiques autoérotiques, selon moi, ce sont des choses normales pour ne pas tomber dans la dépression par manque de contact réel.

cmsforever.ru : Est-ce que tu considères avoir les mêmes besoins sexuels qu’une personne valide ?

Oui, je pense qu’ils sont tout à faits normaux. Il y a longtemps, je me disais qu’il fallait d’abord aimer quelqu’un pour pouvoir avoir des relations sexuelles avec elle. Aujourd’hui, la seule certitude que j’ai, c’est que je suis parfaitement hétérosexuel. Mon handicap n’empêche pas la relation sexuelle et érotique, la sensualité. Mais il faut savoir s’adapter à moi, à cause de mon handicap et des difficultés que j’ai, notamment au niveau de la force, des positionnements, etc. Je suis néanmoins certains que, avec toutes ces adaptations constantes, il y a moyen « de prendre son pied avec moi », si je peux m’exprimer ainsi. Mais il faut oser. Le problème, c’est que c’est souvent moi qui dois faire le premier pas. Et malheureusement, souvent, je suis en échec. Ce n’est pas normal. Évidemment mon corps est différent, je n’ai pas un corps d’athlète mais est-ce une raison suffisante pour être abandonné sexuellement parlant. Je ne comprends pas pourquoi cela fait tant de problèmes alors que, finalement, quand on y pense, valide ou handicapé, on est quand même tous issus d’une histoire de cul. Alors pourquoi cela fait-il tant de difficultés d’oser la rencontre. Pourquoi n’aurions-nous pas droit à une aventure, pourquoi la sexualité ne peut pas être le début d’une belle histoire d’amour ?

cmsforever.ru : Te considères-tu en souffrance sexuelle ou sentimentale ?

Sous certains aspects, effectivement, je suis en souffrance sexuelle et érotique. Alors, en attendant une possible rencontre, de temps en temps, je m’octroie un massage de bien-être. Rien de sexuel là-dedans, même si je suis nu, mais on sent mieux son corps après. De toute façon, à un certain moment dans la vie, il faut être deux pour se connaître soi-même et savoir ce que l’autre attend de vous et réciproquement.

cmsforever.ru : Quels sont tes fantasmes sexuellement parlant ?

Les fantasmes se construisent, notamment, en présence de l’autre. S’il n’y a pas de partenaires, il y a une pauvreté des fantasmes selon moi. Mais j’en ai quand même quelques-uns ! Par exemple, être l’amant d’une fille connue, pouvoir avoir une aventure d’un soir avec une amie qui aime la sexualité, sans nécessairement avoir, du moins dans un premier temps, un attachement amoureux. Je n’ai pas de fantasme particulier par rapport à un lieu. Le mieux, c’est chez moi, ou éventuellement dans un hôtel, avec du temps, beaucoup de temps et beaucoup de caresses, de préliminaires, de tendresse et d’amour à construire…

cmsforever.ru : As-tu déjà eu une aventure sentimentale ?

Je suis tombé amoureux souvent. Je tombe encore souvent amoureux. Mais cela en reste souvent au stade amis. Malheureusement. Néanmoins, vers 42 ans, j’ai eu mes premières relations sexuelles. Cette fois-là, c’est la copine qui est venue vers moi. On n’a pas vécu ensemble mais on était ensemble pendant deux ans et demi. C’était très chouette. J’étais enfin considéré comme un homme, au sens sexuel du terme, avant d’être une personne handicapée. J’ai pris de l’assurance. Néanmoins, je dois encore travailler sur moi car, quelquefois, je n’ose pas dire que je suis amoureux d’une copine par peur de la perdre. C’est parfois très compliqué pour moi car il y a, parmi le personnel qui m’entoure, beaucoup de filles qui me plaisent. C’est du gâchis, quelquefois, de ne pas permettre, à cause du handicap des relations et des rencontres normales. Même avec les membres du personnel. En effet, on rencontre d’abord des gens que l’on côtoit pour construire une relation sexuelle ou amoureuse.

cmsforever.ru : As-tu déjà eu recours à un accompagnement sexuel ?

Je n’ai pas eu recours à un accompagnement sexuel, ni recours à la présence d’une prostituée. On peut croire que cela pourrait soulager une souffrance. Dans mon cas, je ne pense pas, parce que ce n’est pas uniquement de la sexualité génitale que je recherche mais aussi de l’érotisme et de la sensualité. La génitalité, ce n’est que la cerise sur le gâteau. Dans mon cas, je n’ai pas vraiment besoin d’accompagnement sexuel étant donné que je peux parfaitement expliquer à une amie potentielle ce que j’attends d’elle et réciproquement pour pouvoir construire un véritable corps-accord. Si l’accompagnement sexuel, par contre, peut m’aider aussi à mieux me connaître, à oser plus dans mes demandes, et que les demandes soient réciproques, alors, oui, peut-être un accompagnement érotique et sexuel est nécessaire. En tout cas, cela ne m’empêche pas de défendre le projet.

cmsforever.ru : Que penses-tu des actions de l’État sur la sexualité des personnes handicapées ?

En ce qui concerne la position de l’État, elle est rétrograde. Il est totalement inadmissible qu’un État prenne position pour des questions qui relèvent de la vie privée. Bien entendu, les personnes handicapées ont des besoins particuliers, notamment au niveau assistance pour pouvoir vivre une vie affective érotique et sexuelle « comme les autres ». Dans les écoles, on apprend les 14 besoins de Virginia Henderson. Le besoin numéro 10 concerne la communication. Mais on ne dit jamais que la communication intègre aussi la vie affective et sexuelle des personnes. Nous ne sommes pas des êtres asexués comme des anges. Le rôle de l’État, c’est aussi de mettre en place les moyens pédagogiques pour que la sexualité des personnes handicapées ne soit plus un problème pour les personnes valides. Le travail est évidemment énorme. Mais il faut reconnaître aussi que il y a parfois des petits progrès. Souvent, ce n’est pas à cause de l’État, c’est par ce que des personnes se sont battues pour que soit mise en place des organismes permettant de travailler, en détail toutes ces questions humainement essentielles et vitales. On peut mourir de ne pas avoir été touché.. Il faut passer du statut d’intouchable à celui de touchés.

Comme disait Philippe Pozzo Di Borgo, « le handicap, c’est non l’absence de corps, mais de l’autre ». On ne peut pas se connaître soi-même sans être en relation de corps-accord avec l’autre. Et réciproquement… avoir une relation avec une personne handicapée, ce n’est pas un drame, c’est une expérience de vie comme les autres, peut-être même meilleure.

A lire sur le même sujet >> Sexe et handicap, mais si c’est possible !

À propos de l’auteur
Flore Cherry

Flore Cherry

Journaliste, blogueuse et organisatrice d'événements dans le milieu de l'érotisme, je suis une jeune fille cul-rieuse qui parle de sexe sans complexe (et avec une pincée d'humour, pour que ça glisse mieux !)

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  • manganinnie

    Excellente interview, merci Flore.

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